128 œuvres · 309 images · 1976 → 2026

Quitter l’archive pour travailler le présent

Un fonds constitué sur les presses de l’école, à la fois désordonné et précieux.

Texte d’ouverture · Aloïse Perchat · 2026

Le fonds d’estampes de l’ÉSAD Valence s’inscrit dans une longue tradition de l’édition au sein de l’école, et particulièrement celle de l’option art. Il est le témoin des artistes qui l’ont traversée comme enseignant·es, comme invité·es, comme étudiant·es, chaque pièce éditée sur les presses de l’école à l’issue de moments de transmission qui s’y déploient de 1978 jusqu’à nos jours, et qui forment, ensemble, quelque chose similaire à une mémoire collective, à la fois désordonnée et précieuse.

C’est dans un souci pédagogique, mais aussi d’une certaine fierté à mettre à jour ce que ce fonds contient, à le voir circuler, à le rendre vivant et à témoigner de ce long historique, que ce travail a été engagé. Toute son ambition, qui ne sera pas de circonstances, est de quitter l’archive pour travailler le présent.

Ce moment d’hésitation n’est pas un défaut de méthode : c’est la condition pour que quelque chose soit vraiment regardé.

Les pièces réapparaissent. Certaines n’avaient pas été vues depuis des années, rangées dans un ordre devenu opaque. Sorties de leur conditionnement, hors des tiroirs et des pochettes plastique qui seuls les gardaient de la poussière. Posées côte à côte sur les tables de travail, elles cessent d’être des unités isolées et commencent à former quelque chose, un ensemble instable, encore illisible, mais déjà là.

Les regroupements se font et se défont. Une pièce déplacée change ce qu’on voit de la suivante, ouvre une relation imprévue, en ferme une autre. Ce moment d’hésitation n’est pas un défaut de méthode : c’est la condition pour que quelque chose soit vraiment regardé, et non seulement vérifié.

L’inventaire accompagnant ce travail n’est pas non plus une opération purement technique. Nommer, dater, identifier un procédé, noter un format ou un état de conservation, c’est déjà lire, interpréter, c’est décider ce qui compte. L’inventarisation est un premier regard critique sur le fonds, avant même que la sélection ne s’opère.

Du tri à la sélection, il y a un passage qu’on ne franchit pas d’un seul geste. Le tri est une opération d’ordre : il distingue ce qui est en état de circuler de ce qui ne l’est pas encore, ce qui est identifié de ce qui reste à documenter. La sélection est autre chose : elle construit une image du fonds, nécessairement partielle, nécessairement orientée, une proposition de lecture plutôt qu’un inventaire exhaustif. Le tri est final, unidimensionnel ; les sélections sont fractales, multiples, autophages, elles s’empilent, forment des arborescences, vecteurs de possibilités.

Les pièces retenues pour l’encadrement l’ont été selon plusieurs critères qui se croisent et parfois se contredisent : la qualité plastique et technique du tirage, la singularité d’une démarche, la diversité des procédés et des périodes représentées, l’état de conservation, et cette chose plus difficile à nommer, la capacité d’une pièce à tenir dans l’espace, à être vue, à produire un effet sur quelqu’un qui ne savait pas qu’elle existait. Parfois, une envie, un intérêt pour une pièce, pour un tirage suffit : il en naît le désir de voir autrement. Le cadre fixe, ouvre, mène à l’accrochage, à une bascule.

Cette sélection n’est pas un palmarès. Elle ne prétend ni épuiser le fonds ni le hiérarchiser. Elle propose une traversée qui reste ouverte à d’autres lectures, d’autres configurations, d’autres moments de travail, et c’est précisément ce qui fait qu’elle mérite d’être rendue publique.

128 œuvres · 78 auteur·rices · 12 techniques · 6 ensembles · 1976 → 2026

Ce que révèle le travail de ces semaines, c’est qu’un fonds d’estampes n’est pas un dépôt. Les images qu’il contient sont des multiples, elles ont été conçues pour circuler, pour exister en plusieurs exemplaires, pour être remises en jeu dans des contextes différents de celui de leur production initiale. Les questions de l’image et des multiples, qu’elles soient de l’histoire ou de l’Histoire, verront interroger leur potentiel narratif et leur facture. En commençant par les manipuler, les refaire, et par là même les défaire de leur inscription première, il s’agit de les vérifier toujours à leur exposition, par leur circulation, la plus libre possible.

Le fonds ne fige pas. Il témoigne d’une pratique collective, continue, engagée dans une durée, et il a encore la capacité, si on lui en donne les conditions, de produire de nouveaux effets, de susciter de nouvelles questions, de circuler vers des yeux qui ne l’ont pas encore vu. Il propose de déplacer les contextes : ouvre sur une artothèque, des expositions, de nouvelles manières de voir un corpus qui est resté trop longtemps non pas invisible mais non-vu. Pour qu’enfin les pièces sortent des tiroirs, rejoignent les murs, se confrontent aux surfaces, aux lieux ainsi qu’entre elles.

Texte Aloïse Perchat
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128 œuvres · 309 images · 1976 à 2026